Apolitisme is the new politique [IEP Lille]


Sciences Po Lille, c’est une école très attentive aux associations ; des étudiant.e.s au directeur, en passant par le service com et financier : tout le monde le dit, le répète et en est fier.e.
Sciences Po Lille labellise donc des associations qu’elle reconnaît et aide dans leurs démarches, par l’octroi de subventions notamment.
Seulement, voici une petite devinette : à votre avis, dans un institut d’études politiques, quel est le critère vous disqualifiant automatiquement pour obtenir la labellisation de votre association par Sciences Po ? Facile, il suffit d’être une association à caractère politique.
Vous voulez être empêché.e d’organiser conférences, débats, rencontres ou évènements en tout genre ?
Il vous suffit d’être une association à caractère politique, encore une fois.
Et c’est  d’ailleurs écrit noir sur blanc dans la Charte des associations, au point 7 du chapitre « Critères de reconnaissance d’une association » : « Le projet de l’association ne doit pas être syndical, politique ou religieux » (http://www.sciencespo-lille.eu/sites/default/files/charte_des_associations_2016-2017.pdf)
Lorsqu’on lit la charte des associations, le mot « politique » n’est employé que deux fois : dans le titre «  Institut d’Etudes Politiques » et plus loin pour mentionner l’interdiction de labellisation des associations « politiques ». Amusant, non ? 
Heureusement, la politique étant quelque chose de très inaccessible, et encore plus impossible à approcher dans un institut d’études politiques, celle-ci ne fait l’objet d’aucun événement, aucune rencontre, aucun débat, et aucune association n’ose se revendiquer un caractère « politique »…. Ainsi, Sciences Po serait le dernier endroit sur Terre où la politique serait susceptible de n’être jamais rencontrée. En même temps, c’est vrai, après tout qu’est-ce qu’on en a à faire de la politique dans un Institut d’Etudes Politiques
 
La situation que je viens de décrire vous parait complètement burlesque ou tout à fait paradoxale ?
A nous aussi, mais c’est pourtant précisément la philosophie de l’établissement (on allait dire sa politique… la boulette). Ce domaine de la vie tout à fait fondamental et omniprésent est pourtant considéré par notre école comme une bagatelle, un hobby, un reste d’assiette qui est fait pour « faire chier » et qui, de toute façon, n’intéresse personne. 
Preuve en est l’impossibilité pour des étudiant.e.s, d’inviter Martine Billard, ancienne députée et membre du Parti de Gauche, pourtant très calée sur les questions écologiques. Le problème, c’est que cela a un caractère politique. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Obtenir de maigres subventions quand on est BCBG, une association qui, entre autres, informe et invite au débat les étudiant.e.s sur les questions liées au féminisme, au genre, aux discriminations du quotidien? Tous les ans l’administration menace de leur couper les vivres, la raison étant qu’iels ont des actions qui sonnent quand même un peu trop politique… Sciences Po leur a évidemment remonté les bretelles il y a quelques semaines, après que les membres de l’association féministe et LGBTQIA+ aient osé parler un peu trop fort de la présence contestable et contestée de Gérald Darmanin au Conseil d’Administration. Organiser un débat avec des étudiants autour de l’élection présidentielle avec l’Arène de l’IEP (ceux-là ils ont un nom qui fait un peu politique faudra se méfier…) ? Interdit par l’administration, sous le prétexte de la présence d’un potentiel porte-parole des idées du Front National… C’est vrai que c’est dommage, mais après tout, on n’imagine quand même pas des étudiant.e.s de Sciences Po s’intéresser à la présidentielle ? Ce serait effectivement un bien drôle de monde… 
 
Tout cela est complètement affligeant voire inquiétant. L’école semble défier les étudiant.e.s, non pas tant de trouver des moyens de réfléchir aux questions politiques et de s’épanouir en tant que citoyen.ne.s intéressé.e.s et informé.e.s sur des problématiques parfois centrales dans nos sociétés, mais ne veut surtout absolument pas que l’on puisse prendre parti concrètement au sein d’organisations politiques et s’assembler avec d’autres au sein de structures de réflexion de d’action pour se battre pour nos idées et nos convictions au sein de l’établissement. Sciences Po est pourtant censé être un lieu de bouillonnement intellectuel rare, de diversité des opinions, et de réflexion avancé.  C’est-à-dire l’endroit idéal pour faire cela, l’endroit né pour ce genre de choses. Mais de cela, l’école en a horreur. Parce que c’est moche, c’est nul et ça fait tache.
 
Et pourtant ! S’il y a bien quelque chose qui a une place centrale dans nos vies, c’est bien la politique. Tout simplement parce que tout est politique ! Oui oui, c’est même Monsieur Hastings qui nous l’a dit, en 1ère année, quelques temps après notre arrivée à l’IEP. Je vous invite à relire l’introduction à son cours de première année, intitulée « Une science du politique », et où l’on trouve la phrase suivante : « Rien n’est en soi politique, mais tout peut le devenir ».
 Et de fait, un rapide tour d’horizon des associations labellisées par Sciences Po Lille nous le prouve avec une évidence à toute épreuve : l’écologie, les droits des femmes et minorités sexuelles et de genre, la construction européenne, les relations internationales, les cultures et modes de vie d’autres pays, l’aide aux réfugié.e.s et leur intégration, l’entreprenariat social… Si toutes ces problématiques sont éminemment politiques, pourquoi ne peut-on pas, in fine, faire de la politique à Sciences Po, c’est-à-dire se structurer en groupements politiques où défendre avec pertinence nos idées, nous qui sommes censé.e.s, dans cette école, en avoir sur quasiment tout ? 
 
Rien ne justifie une position aussi absurde, si ce n’est, peut-être, la hantise pathologique de l’administration que « l’image de l’école » (l’argument préféré de la direction) soit un jour écornée par l’apparition d’une association, labellisée, qui porterait des idées d’extrême droite. C’est en effet l’argument qui a toujours été brandi par la direction pour justifier l’absence de subventions aux associations politiques.
Plaider l’apolitisme jusqu’à s’auto-contredire complètement est donc en fait un stratagème grotesque pour ne pas avoir à affronter la réalité. Or si la politique existe, elle doit vivre, les idées doivent pouvoir s’exprimer, se diffuser et se contredire, et ceux d’où qu’elles viennent. Ce devrait-être une exigence. Enfin, que l’école se rassure. Si de telles idées faisaient un jour leur apparition, il est clair qu’à Sud Solidaires Etudiant.e.s nous serions aux avants postes pour combattre l’extrême-droite. Comme quoi on peut aussi s’entendre avec la direction sur certains points. 
 
Pour résumer, c’est très simple. Soit Sciences Po cesse cette ridicule politique ( on ose employer le mot interdit) qui vise à faire l’autruche en demandant un label d’apolitisme à toutes les associations (comme on demanderait à un club de foot d’éviter d’utiliser un ballon) pour qu’elles puissent être simplement reconnues et avoir le droit d’organiser des évènements et d’inviter des personnes, soit elle applique à la lettre son règlement, et alors elle ne labellise aucune association entreprenant de près ou de loin des initiatives qui ressemblent vaguement à de la politique. 
Vous aurez compris qu’il ne resterait plus grand-chose, si ce n’est les initiatives corporatistes visant à renforcer des logiques de groupe élitistes, dans lesquelles les étudiant.e.s ne feraient que se gargariser de leur appartenance à l’Ecole. 
Mais qui pourrait alors nous vendre des gâteaux, des crêpes et des quiches en cafétéria (pour pallier à l’incapacité de la direction d’installer une cafétéria)? 
 
Soyons fier.e.s d’être des citoyen.ne.s politisé.e.s, défendant des idées (et en combattant d’autres) en s’organisant dans des associations politiques, en se réunissant, en invitant des personnalités pour faire avancer la discussion, rependre l’esprit critique et faire triompher les valeurs de l’engagement. C’est comme cela que, petit à petit, les mentalités évoluent et le monde change.
Dans un Institut d’Etudes Politiques, cette dernière devrait (enfin) y avoir toute sa place ! 

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